LA SEINE ET SES SAISONS

Les Poèmes primés


Dans le cadre des Journées du patrimoine organisées les 21 et 22 septembre 2025, les communes de La Roche-Guyon, Haute-Isle et Vétheuil ont lancé une nouvelle édition du concours de poésie sur le thème de La Seine et les saisons.

Les membres du jury ont étudié en toute objectivité (les poèmes leur étaient confiés sous forme anonyme) les textes proposés et - comme pour les éditions précédentes - le choix a été difficile. Alors qu'il était prévu d'attribuer quatre prix, sept poèmes ont été primés grâce à la possibilité de créer des "ex aequo" et des "mentions spéciales du jury"

La Seine à ses saisons Agnès Bove
Remous Violaine C.
La Seine en hiver Bernard Fauliot
A la source des jours Karine Kousmann
Couleurs Patricia Barbier Lorgeré
La Seine a froid Lily-Rose Marlot
La Seine comme scène Abdelkrim Moussaoui



La Seine à ses saisons

(Premier prix)

Lovée dans les tendres replis du coteau, camaïeu de verts
Les vagues de craie figées par les temps, en doudoune feuillue,
Guident tes pâles méandres à peine sortis des brumes.
Premières caresses de Soleil, câlins citron…

Soleil a soif de toi offerte à ses rayons, ta robe bleue de ciel l’affole !
Vos ébats miroirs d’émeraudes, d’azur et lazulis,
Tes premières larmes d’orages de diamants ou d’ardoise
D’étreintes en disputes, tu te colores chahutes…

En perles de matin, dorée de frimas mutins, tu jouis du regard roux de ton amant soumis
Grisée par vos extases, ta boucle si cambrée
Éclabousse de joie alanguie d’or, falaises et vergers, grottes et potager.
Et tu te moires au croisement du chaland et de la chaloupe…

Seine lourde des jours sans heure, Soleil a fui avec une grosse pluie
Frileuse drapée dans un lavis brumeux, tu traînes son pâle souvenir.
Il s’émeut, regrette, revient, éblouissements métal
Et puis tu coules, à l’encre noire…

Agnès Bove



A la source des jours

(Deuxième prix)

Deux fillettes et quelques couettes
Jouent au bord d’la Seine en fête,
Le printemps danse, la vie est douce,
Des coquelicots, un peu de mousse.
Sous les cerisiers en fleurs,
Le temps s’écoule joyeusement.
Des papillons un peu rieurs
Frôlent les robes qui volent au vent.

L’été flambe, les filles sont belles,
Des jupes légères, des mirabelles,
Au bord d’la Seine, l’amour attend,
Un baiser vole, léger, brûlant.
Une coccinelle prend son élan,
Sous la clarté d’un ciel brillant.
Des mots d’été, doux et sincères,
Bercent les cœurs de leur lumière.

Quand vient l’automne aux tons de miel,
Les femmes marchent, calmes et sereines,
Les feuilles tombent, la Seine est pleine
De souvenirs doux et dorés qui traînent.
Leurs pas résonnent sur les pavés,
Comme des chants un peu fanés,
Mais dans leurs yeux, l’éclat demeure,
D’un été doux, gravé au cœur.

Et les voilà, cheveux d’argent,
Deux grand-mères au pas plus lent.
Toujours assises face à la Seine,
Elles racontent la même scène.
L’hiver, d’un pas tranquille,
Regarde le fleuve en robe de laine.
Le froid caresse les joues fragiles,
Et les yeux brillent de flamme ancienne.

Au bord de la Seine qui fredonne,
Le monde est vaste, la vie résonne.
Au bord de la Seine, la vie s’entraîne,
Saison après saison, douce rengaine.
Un rire éclate, simple et joyeux,
Un souvenir de jours heureux.
Le temps n’use pas l’âme humaine,
Quand elle aime au bord de la Seine.

Karine Kousmann



Remous

(Troisième prix)

Elle s’appelait Denise. Sans rapport avec la Seine ?
Quel gâchis vraiment qu’à la mort cette destinée mène.
L’étudiante laissa en triste testament d’une âme en peine
Une note, mauvaise. Pour certains, une simple migraine
Eût suffi à la faire oublier. Insensibles de tout bord,
Dehors ! Tout le monde n’a pas votre âme herculéenne.
Vous n’y êtes pas comme moi. Pourquoi de soi cette inutile haine ?
Allons, allons. On ne se noie pas pour une petite note vaine !
Qu’est-ce qui néanmoins un mal plus secret peut-être sème ?

C’était une autre époque mais depuis les fleuves ni les rivières je n’aime,
Indéniablement et diablement pas, préférant m’arrimer aux solides survivants.

Aujourd’hui qu’est à vendre l’oppressante et silencieuse maison
Qui fut jadis sienne,
Seul cet unique cours d’eau, encore, en aquatique amphore
Pourra rimer avec elle ; moi aussi qui suis pleine
D’elle, portant sa trace ancienne.

Mon intime et fragile Ophélie,
Que cette eau naguère pour toi si malsaine
A jamais miroite de tes reflets. Seine, elle avait 20 ans, à peine,
Te rends-tu compte,
Celle qui sut à sa pire façon du désespoir être reine
- quitte à se tromper de scène : Never complain, never explain !

Par ces pauvres mots qui me relient à elle,
Me voici finalement tienne.
Maintenant - nul besoin absolument d’Eden -
Je peux mieux envisager la vie à laquelle tu mènes.

Violaine C.



La Seine en hiver

(Quatrième prix ex aequo)

La Seine en robe d’ombre, au souffle des frimas,
S’étire lentement sous le ciel aux abois.
Ses eaux aux reflets d’ardoise et de lilas
Charrient le souvenir des clairs matins d’autrefois.

Les ponts, voûtés de givre, en silence s’inclinent,
Témoins pétrifiés d’une saison chagrine.
Le vent, comme un soupir, glisse entre les pylônes
Et pleure en s’égarant sous les arches félonnes.

Les péniches sommeillent, les amarres gelées,
Leurs coques en silence aux berges enchaînées.
Des mouettes s’élèvent, blanches âmes perdues,
Sur les eaux assoupies d’un monde mis à nu.

Là-bas, le vieux clocher dans la brume s’efface,
Fantôme en givre vêtu que l’hiver rend plus lisse.
Et Paris semble attendre, au creux de ses silences,
Qu’un soleil revenu rompe son indolence.

Mais la Seine s’en moque, éternelle et fidèle,
Elle danse à son rythme, lente et solennelle.
Même au cœur du gel, elle chante en secret
Le poème muet de la beauté discret.

La brume en longs rideaux descend sur la rivière,
Et la Seine alanguit son flot mélancolique.
Sous l’averse de givre, en pâleur céramique,
Tout semble s’endormir dans l’ombre passagère.

Les quais déserts frissonnent aux plaintes de l’aurore,
Et le vent, faible et froid, glisse en frôlant les pierres.
Le ciel, d’un gris de plomb, pleure sur les verrières,
Tandis que l’eau s’épanche et s’éteint, et implore.

Des cygnes esseulés tracent leur blanche empreinte,
Lentement, sans un bruit, dans le courant gelé.
L’hiver, tel un manteau sur le fleuve roulé,
Éteint l’éclat du jour dans une paix sans crainte.

Ô Seine, toi qui vois les siècles s’en aller,
Toi dont le cours étreint les cœurs et les murailles,
Tu portes, même au froid, des soupirs et des failles,
Des vers que l’on devine et qu’on croit murmurer.

Là, le vieux Notre-Dame, en songe, se recueille,
Et regarde passer les feuilles et le temps.
Les ombres des passants glissent, inconsistants,
Sous les cieux endeuillés qu’un flocon émerveille.

Bernard Fauliot



La Seine a froid

(Quatrième prix ex aequo)

C'est l'écho du ciel ébruitant ton silence,
Et mon souffle déchu, noyé dans ta mémoire,
Nappant de pleurs glacés dans un épais brouillard,
La Seine en plein hiver, mon âme en pleine errance.

Aux saules je livre ma dernière éloquence,
Celle de mes chagrins valsant sur ton miroir :
Grande Seine blanche, je songe au cygne noir,
Tu es cette scène sur laquelle je danse.

Le long de tes brèches, c’est le cri de mon cœur
Que je dépose en vain ; ton sang quand la mort meurt
Pique ma peau tiède, et puis oublie mon corps.

Ce matin il fait froid, je t’entends chuchoter
Aux rives aimantes, que mes rimes ignorent :
« Bientôt c’est le printemps qui confie son baiser ».

Lily-Rose Marlot



Couleurs

(Mention spéciale du jury)

Que ne suffisent quatre saisons
Quand au bord de la Seine
Migrent couleurs, odeurs, visions

Auprès d'elle je me promène
Bien plus souvent que de raison
Son lit chante et m'entraîne

Changent les saisons

Patricia Barbier Lorgeré



La Seine comme scène

(Mention spéciale du jury)


La scène a ri
D’un scénario
De mes scénarii
De la Seine à Rio

Les hirondelles prennent tant
Leur temps
Pour annoncer le printemps
Un temps qui coule
Doucereusement
Comme la Seine douce heureusement

Survint l’été
Chaud et entêté
L’eau de la Seine s’évapore
Et l’on suffoque à chaque port

A l’automne
Les feuilles tombent
Et quand l’eau tonne
Les torses se bombent

Vint l’hiver
Dont la pluie et la neige
Tels des faits divers
Font leur manège

Abdelkrim Moussaoui