SI LA ROCHE M'ETAIT CONTEE...


DANS
LA COUR D'H0NNEUR
DU
CHATEAU DE LA ROCHE-GUYON

aimablement mise à la disposition de l'école
PAR
Madame la DUCHESSE de LA ROGHE-GUYON



Documents photographiques communiqués par
MM. G. SIROT
G. ELIE
P. ALEXANDRE

Enregistrement : EDP4
Fort de Nogent.

Eclairages : Base Aérienne de VILLACOUBLAY

Reproductions photographiques :
Service cinématographique des Armées.


Le village de la Roche-Guyon est sans doute né en même temps que son château vers l'an 870. Cependant, il faut rechercher bien plus avant dans le temps la trace des premiers guyonnais.
C'est à flanc de coteaux, dans les cavernes naturelles que vécurent pendant des millénaires nos lointains prédécesseurs.
Le site de la Roche-Guyon rassemblait en effet les éléments essentiels à la vie des premiers hommes :
- la caverne,
- des terrains de chasse inépuisables dans l'immense forêt, qui couvrait alors tout le Vexin
- un point d'eau intarissable : la Seine.
Aujourd'hui encore, de très nombreuses maisons du village possèdent une ou plusieurs pièces creusées dans la craie.

L'origine du château paraît ne faire aucun doute : il fut construit entre l'an 863, date du cartulaire de Pistes où Charles le chauve demandait aux comtes, barons et châtelains de construire de nombreuses forteresses le long des fleuves, et les premières années du Xème siècle.

Toujours est-il que les premières mentions qui en sont faites sont de l'Abbé Suger qui en 1112 relate, dans sa "Vie de Louis le gros" le meurtre de Guy, Seigneur de la Roche dans l'église "contiguë au château et aux souterrains".


885



Printemps 885... Une formidable expédition normande de 700 voiles remonte la Seine et le chroniqueur constate que jusqu'à Paris, elle ne rencontra aucun obstacle.
Du haut du donjon, le veilleur a aperçu dans le petit jour, sur le fleuve au coude de Bonnières les voiles multicolores des drakkars normands, il sonne aussitôt l'alarme et parmi les paysans des boves qui s'apprêtent à partir aux champs, c'est la panique.
Chacun veut se précipiter vers le donjon en emportant son maigre bien, seuls quelques têtes de bétail seront sauvées et les imprudents qui voulaient en emporter davantage le payèrent de leur vie car les légères embarcations eurent tôt fait d'atteindre la grève, leurs sinistres occupants de débarquer et de se précipiter sur les boves abandonnées par leurs occupants quelques instants auparavant.

Au château la résistance s'organise : les paysans se sont entassés avec leur bétail derrière la seconde enceinte, la première, faite de gros pieux n'étant défendue que par quelques archers dont le rôle était de retarder l'assaut en tuant des éclaireurs que les Normands ne manqueraient pas d'envoyer afin de reconnaître la valeur des fortifications.
Les défenseurs comptaient surtout sur la seconde enceinte pour résister à l'assaut : là se trouvait le gros de la garnison, les quelques hommes d'armes restant au donjon devant assurer la fuite de la châtelaine et de ses enfants par le souterrain qui les mènerait de la cave à la forêt de Chérence.
Cette seconde enceinte est constituée d'un mur de gros blocs de pierres qui reposent sur un à-pic naturel de 2 mètres de haut et il était surmonté d'une palissade faite de troncs d'arbres, au total une muraille de près de 6 m de haut que les assaillants devraient escalader pour s'introduire dans la place. De plus, ce mur était défendu par une soixantaine de soldats aguerris.
Au bord du fleuve, seuls, 5 drakkars avaient accosté pendant que le reste poursuivait la remontée du fleuve à la rame.
Les défenseurs savaient que si jusqu'au soir, ils pouvaient résister les Normands abandonneraient et se limiteraient au pillage du seul village.


Transition 885-1185



Quand le jour revient, les Normands ont disparu, car sur la rive ne subsistent que les restes des brasiers qu'ils avaient allumés. Les assaillants rejoindront la flotte à Paris, but de l'expédition. Mais Paris leur résistera.
Ces ravages durèrent 30 ans encore - enfin en 912, le traité de St Clair-sur-Epte assigna au chef Rollon et à ses Normands la riche province qui s'est, depuis lors, appelée Normandie et dont la frontière Est était le cours de l'Epte. Ce traité rendit la paix à la région et à la Roche-Guyon ; le village pourtant frontalier connut une période prospère de 160 ans : des échanges s'étaient d'ailleurs établis entre les Français et les descendants des Vikings, ils se faisaient par le gué St Nicaise, sur l'Epte, ce lieu-dit devait plus tard, s'appeler gué Nicaise, gué Ni et enfin Gasny.
En 1066, la conquête de l'Angleterre par Guillaume le Conquérant compliqua la situation : le vassal normand du roi de France devenait roi lui aussi, plus puissant que son suzerain, et bientôt il eut l'ambition de rendre son duché tout à fait indépendant et de l'agrandir en y annexant le Vexin Français. La forteresse de la Roche-Guyon devint un poste militaire de première importance, et son châtelain fut exposé aux tentatives de corruption des deux rois rivaux.
L'on ne sait d'ailleurs pas exactement qui était ce châtelain. Peut-être ce Guy ou Guyon de la Roche qui donne son nom au village, descendant semble-t-il des comtes de Meulan et qui fut assassiné en 1116.
La généalogie des Seigneurs de la Roche a été établie de façon certaine à partir de Guy Ier de la Roche qui vivait à la fin du XIIe siècle.
Ce châtelain avait sans doute des amis parmi les seigneurs de Normandie et cela n'aurait eu aucune conséquence si le roi de France n'avait été alors Philippe Auguste.
Celui-ci surveillait de près la frontière de l'Epte et cherchait à s'assurer la fidélité des châtelains riverains.


Visite de Philippe Auguste à Guy Ier



Précisément le 15 mars 1185, le roi Philippe Auguste vint à la Roche s'assurer de la loyauté de Guy Ier, premier du nom, qui le reçut fort courtoisement.
Le château, à cette époque, c'était le donjon et ses enceintes et un mur réputé imprenable avec pont levis, au pied de la falaise, accessible par un escalier souterrain taillé dans la craie, de part et d'autre duquel, se trouvaient les salles d'armes, les chambres, les magasins eux aussi taillés dans la roche.
Les deux hommes sont maintenant dans la grande salle du donjon et parlent de ce qui les préoccupe : la frontière que le roi voudrait défendue sûrement. Guy de la Roche assure le Roi de sa loyauté, celui-ci lui accorde alors le droit de péage sur la Seine pour les bateaux assurant le commerce entre Paris et Rouen.
Ces affaires réglées, l'on s'en fut célébrer l'accord par un banquet.


1185-1419



Il faut croire que Guy Ier de la Roche fut fidèle à sa parole et le roi lui en fut reconnaissant puisqu'en 1203, il lui donna le château de Beaumont-le-Roger et qu'en 1211 il l'investit du droit exclusif de chasse dans la forêt royale d'Arthies. Le 27 juillet 1214, à Bouvines, l'on retrouvera Guy Ier au côté du roi où il combattra avec une telle vaillance que Philippe Auguste accordera à sa fille une rente de 1000 livres tournois, lors de son mariage.
Ses successeurs qui se prénommèrent tous Guy, à l'exception de son fils Jean, agirent tous de même car ils accumulèrent, au service des rois de France, des domaines, des dons en argent et des charges.

Au jour les plus sombres de la guerre de Cent Ans, alors que presque toute la France était anglaise, sous le règne du malheureux Charles VI, l'on retrouve Guy VII de la Roche, jeune seigneur plein d'avenir auprès du dauphin. Il sera tué à la bataille d'Azincourt en 1415. Sa veuve Perrette de la Rivière administrera le domaine de son mieux dans la tourmente qui ravageait le pays, se refusant à prendre part à la querelle qui opposait alors Armagnacs et Bourguignons.


1419



Après la prise de Rouen en 1418 par les Anglais, à la suite de la trahison de Guy le Bouteillier, le roi d'Angleterre fit assiéger les châteaux de Château-Gaillard et de la Roche-Guyon. Aucun secours n'était à espérer du roi Charles VI, ni de la reine Isabeau de Bavière acquise à la cause anglaise.
Écoutons le chroniqueur Monstreley qui nous conte cet épisode :
"En 1419, le roi d'Angleterre fait assiégé par le comte de Warwick, les forteresses de Château-Gaillard et de la Roche-Guyon, lesquelles étaient des plus fortes places de Normandie, et les tenaient les gens du Dauphin. La dame de la Roche-Guyon était dedans le castel, elle et ses deux fils et sa fille. Elle possédait plusieurs belles terre et seigneureries et le château était richement garni de meubles."
Ce siège long et pénible dura cinq mois ; faute de vivre, il fallut capituler, écoutons encore le chroniqueur nous en donner le dénouement :
"Le roi Henri V d'Angleterre avait fait savoir à la dame de la Roche-Guyon que si elle lui voulait prêter serment, il lui laisserait à elle et à ses enfants, ses meubles, terres et seigneureries, sinon il aurait sa place et ses biens. Alors, elle, mue d'un noble courage, aima mieux perdre tout et s'en aller, dénuée de tous ces biens. C'est à Guy le Bouteillier, à ce traître qui livra Rouen, que le roi Henri V fit don immédiat du château de la Roche-Guyon et avec ledit château ce traitre voulait avoir la dite dame en mariage ; mais, oncques elle ne s'y voulut consentir."
Perrette alla se réfugier auprès du Dauphin, le futur Charles VII.
Le château et le village restèrent 30 ans aux mains des Anglais.
Ce fut Guy, fils de Perrette qui le reconquit, en 1449, sans même livrer bataille, aux quelques 65 archers anglais qui l'occupaient.
Il fut le dernier de la lignée des Guy de la Roche et sous le nom de Guy VII, il administra son domaine, sa mère Perrette de la Rivière ayant été pour sa loyauté envers le roi Charles VII, faite première dame d'honneur de la reine Marie d'Anjou.


1419-1546



Guy VII mourut en 1460, sa fille Marie de la Roche épousa Bertin de Silly maître d'hôtel du roi Louis XI. Ainsi la terre et le château devinrent propriété de la famille de Silly.
Sous Charles VIII, Bertin de Silly paraît avoir conservé tout son crédit et il en use pour développer la prospérité du bourg. Il obtint des lettres patentes, établissant à la Roche-Guyon deux foires par an : plus deux marchés les mardis et vendredis de chaque semaine. Ainsi la Roche-Guyon était devenu le bourg principal de la rive droite de la Seine entre Mantes et Vernon ; il fut même créé, dix ans plus tard, un grenier à sel mais il semble que ce ne fut pas une bonne affaire pour le pays, la gabelle n'ayant jamais été très populaire.


23 février 1546



Le roi François Ier est grand ami de la famille des Silly. Il fit, ainsi que le Dauphin, de fréquents séjours à la Roche-Guyon ; ces tournées royales au cours desquelles toute la cour se déplaçait à la suite du souverain suivaient toujours le même itinéraire : Paris, Saint-Germain, Anet, Mantes, la Roche-Guyon, Vernon et Rouen.
À chaque étape, des fêtes sont organisées : on chasse, on festoie, on danse, on s'amuse.
Pour distraire les courtisans, François de Bourbon comte d'Enghien organisa des jeux auxquels chacun prit part.

... Quand le comte d'Enghien prit congé de ses hôtes, il n'alla pas loin...

Le roi ne voulut pas qu'une enquête soit menée et l'on ne sut jamais par qui et pourquoi ce jeune homme fut tué.


1546-1744



Henri IV vint aussi à la Roche-Guyon : une première fois en 1590, au lendemain de la bataille d'Ivry, il y passa la nuit. La comtesse de la Roche-Guyon que ses contemporains appelaient la marquise de Guercheville le reçut, elle était d'une grande beauté et le roi, selon son habitude, en tomba éperdument amoureux, il fut fermement éconduit.
Trois ans plus tard, "au hasard" d'une partie de chasse il fit demander l'hospitalité au château, elle lui fut somptueusement accordée. "Après le souper, la marquise conduisit le roi jusqu'à la chambre qu'elle lui destinait, plus elle se retira ; elle commanda à haute voix qu'on attelât son coche... et alla coucher à deux lieux de là chez une de ses amies..."
Le roi ne lui en voulut pas et en homme d'esprit il lui dit :
"Puisque dame d'honneur vous êtes, dame d'honneur vous serez !" Et il tint parole, puisqu'il la nomma dame d'honneur de la Reine Marie de Médicis.
Le dernier représentant de la famille fut François de Silly, ami d'enfance de Louis XIII et qui mourut, semble-t-il après le siège de La Rochelle.
La famille du Plessis fut pendant une quarantaine d'années propriétaire de la Roche-Guyon puis le château et les terres appartinrent à la famille de la Rochefoucauld.
François VI de la Rochefoucauld, l'auteur des Maximes, fut le premier châtelain de cette famille à résider à la Roche-Guyon.
Mais c'est à deux autres de ces représentants que nous devons la physionomie actuelle de notre village : le duc Alexandre et sa fille la duchesse d'Enville.


Le duc Alexandre



Lorsque le duc Alexandre est, en 1744, exilé pour 10 ans sur ses terres de la Roche-Guyon à la suite d'une intrigue de cour, le château n'est pas encore tel que nous le voyons aujourd'hui ; si le donjon est depuis longtemps inhabité, le château fait encore largement pensé à une forteresse médiévale ; le dernier étage actuel est couronné de créneaux, à l'ouest la façade est flanquée d'une tour carrée, à l'est d'une tour ronde ; l'entrée de la cour d'honneur est encadrée de 2 tourelles. Sur l'emplacement de la cour et des écuries, devant la façade se trouve une enceinte, cernée de remparts et de fossés qui subsistent encore, avec pont levis. La seule route permettant d'accéder à la vallée de l'Epte partait de l'embarcadère du bac de la Seine, longeait le rempart ouest, gagnait à travers le parc actuel la vieille charrière de Gasny.
Les 10 années de son exil, le duc Alexandre va les employer à rénover son château, à rendre plus agréable et plus pratique le village, à reboiser les friches des collines.
Le voici, devisant avec l'architecte M. Villars sur la physionomie future du château : dans la cour d'honneur, il désirerait une large entrée donnant sur un escalier qui conduirait aux appartements de l'étage supérieur, il voudrait aussi que la tour ronde de l'Est de la façade soit remplacée par un pavillon plus moderne, ce sera le pavillon Fernand. Les remparts de la cour du bas seront rasés, à l'ouest le duc Alexandre voudrait de belles et grandes écuries dans le style de celles de Chantilly et une grande cour ou pourraient évoluer ses équipages et ceux de ses nombreux visiteurs.
Parmi ceux-ci l'Encyclopédiste d'Alembert venait souvent parler de ses travaux ; il racontait aussi au duc les derniers échos de la cour ; celui-ci lui montrait ses réalisations.
L'on creusait alors le réservoir d'eau, dans la falaise. Il devait recevoir par une canalisation longue de 1570 toises soit 3140 m, les eaux des sources de Chérence. Cette canalisation enjamberait la vieille charrière des bois par un aqueduc et serait distribuée dans le bourg par la fontaine, qui orne encore la place du village.
Le pavage de la rue de l'Eglise était juste terminé et l'on édifiait le presbytère et l'école de garçons face aux dépendance de la cour d'Honneur. Les deux amis s'en furent ensuite, en longeant les fossés de la cour des écuries, voir les travaux de la nouvelle route de Gasny et de là, ils gagnèrent les crêtes où le duc faisait reboiser les friches.


Transition duc Alexandre - duchesse d'Enville



À la mort du duc Alexandre, en 1762, le domaine qu'il laisse à sa fille aînée Louise-Elisabeth, duchesse d'Enville est considérable : il s'étend sur les communes actuelles de la Roche-Guyon, Gommecourt, Clachaloze, Bennecourt, Limetz, Villez, Amenucourt, Roconval, Chérence, Montreuil-sur-Epte, Haute-Isle, Chantemesle, Vétheuil, Aincourt, Saint-Martin-la-Garenne, Sandrancourt, Guernes, Moisson, Rolleboise, Méricourt, Freneuse et Bonnières.


La duchesse d'Enville



La duchesse continuera les travaux entrepris par son père, mais surtout elle s'intéressera aux travaux guyonnais ; elle essaiera la culture de la pomme de terre, grande nouveauté de l'époque.
Elle installera une filature de coton qui occupera quarante enfants du village et deux fabriques de toile de coton qui entretenaient une douzaine de métiers ; l'intérêt que la duchesse d'Enville porta aux habitants du village lui valut la vie sauve comme nous le verrons.
La bienfaisante duchesse ainsi que sa petite fille et belle fille à la fois, Mme de la Rochefoucauld, comtesse de Chabot, fut aussi une femme d'esprit et elle aimait s'entourer d'amis philosophes ou savants : Voltaire qu'elle avait rencontré à Genève l'entretenait de ses dernières réflexions sur la nécessité d'un changement profond de la société... Condorcet, qui fut un savant, un philosophe et pour son malheur un homme politique, possédait toute une propriété à Dennemont et ses visites étaient fréquentes, mais la Révolution allait séparer les deux amis.
Turgot, enfin, ami de longue date qui vint, lors de sa disgrâce en 1776 séjourner pendant sept mois à la Roche-Guyon.
Laissons les cinq amis deviser ensemble.
"C'est de 1770 à 1789 que le château de la Roche-Guyon parait avoir brillé de tout son éclat. Les nouveaux bâtiments étaient terminés, le grand salon, les grands appartements, la bibliothèque, la salle de spectacle avaient été achevés en 1769 ; tout ce grand luxe de décoration, de tableaux, de tapisseries, d'ameublement resplendissait de sa première fraîcheur et devait merveilleusement s'accorder avec le luxe chatoyant des toilettes de cette époque"(1) Emile Rousse .
Mais les amis de madame d'Enville avait raison, notre pays allait connaître une nécessaire mais tragique mutation. Madame d'Enville et sa petite fille, Madame de Rohan-Chabot, allaient vivre ces évènements de bien angoissante façon...
Après l'arrestation des châtelains deux commissaires révolutionnaires furent chargés de recruter parmi la population des ouvriers qui devraient raser le donjon. Après 15 jours de travail, l'enceinte était comblée des pierres du haut de la tour ; découragés, les démolisseurs arrêtèrent : ils avaient abattu un tiers de l'édifice.
De nombreuses archives furent dispersées malgré l'opposition des élus municipaux.
Ceux-ci, d'ailleurs, n'oubliaient pas leurs anciennes châtelaines, les citoyennes Enville et la Rochefoucauld toujours incarcérées à Paris, l'on ne sait au juste dans quelle prison.
Craignant pour leurs vies, après l'exécution de la reine Marie-Antoinette, ils avaient décidé de demander au tribunal révolutionnaire la libération des deux femmes en considération du bien qu'elles avait toujours eu envers ses habitants les plus déshérités.
Une première démarche échoua. Voici ce qui fut répondu au représentant de la commune : "la commune se serait laissée influencer et imprégner d'aristocratie par les largesses desdites citoyennes, le chirurgien, la pharmacie qu'elles entretenaient,"

Une seconde délibération fut donc prise par l'Assemblée Municipale ; la voici dans ces termes exacts :
"La commune a toujours satisfait à toutes les réquisitions qu'a commandées le Salut Public, qui a terrassé sans violence le fanatisme... et mérité les éloges du représentant du peuple Crassous, envoyé en mission dans le département. D'ailleurs, la commune n'a réclamé lesdites citoyennes Enville et Rochefoucauld que parce qu'elle a les preuves les plus suivies, les plus constantes et les moins équivoques de leur amour pour la liberté et l'égalité.
En conséquence, l'Assemblée déclare de nouveau à l'unanimité, qu'elle persiste à demander leur liberté."


Cette pétition fut signée par les 124 personnes présentes.
Un mois après, cette délibération, les citoyennes Enville et la Rochefoucauld étaient remises en liberté, les scellés apposés sur leurs effets et papiers étaient levés.


Transition- Révolution-Empire



Le bourg de la Roche-Guyon était alors chef-lieu de canton, siège important de deux marchés par semaine, marché de grains, de porcs, d'étoffes, marché que depuis des siècles fréquentaient les communes voisines.
Les citoyens que l'élection avait placé à la justice de paix et à la municipalité avait fait preuve, à travers des circonstances difficiles et périlleuses, d'un tact, d'une capacité et d'un courage tout à fait remarquable.
La population s'élevait pour le bourg seul de la Roche-Guyon à 1027 habitants.
"En 1797, la mort de Madame d'Enville y marquait la fin des traditions, des idées, des mœurs, des institutions et de tout le passé, désormais écroulé de l'ancien Régime" (1) E. Rousse .
La mise en place de l'autorité municipale fut lente et pendant quelques années encore l'on convoqua la population à son de cloche et de tambour et les assemblées se tinrent souvent dans l'église.
À partir de 1820, bien que siégeant dans les combles de la vieille halle seigneuriale, l'assemblée municipale semble installée sérieusement dans ses fonctions ; de ses premières délibérations, retenons celles qui pour nous ont quelque écho :
1820 : réparation de la route de la charrière des bois
1823 : vote des fonds nécessaires au transport du monument de François de Silly de Paris à la Roche-Guyon
1830 : Eventualité de la réunion de la commune de Haute-Isle à celle de la Roche-Guyon
30 juin 1838 : par échange avec le duc de la Roche-Guyon qui la possédait toujours, la halle est acquise par la municipalité
De cette ancienne halle subsistent les piliers centraux qui soutiennent la mairie actuelle ; celle-ci fut inaugurée le 8 mai 1847.

La châtelaine qui succéda à Madame d'Enville fut sa petite-fille, Madame de la Rochefoucauld qui laissa en fait son frère le prince Léon administrer le domaine. En 1816, Louis-François, duc de Rohan devint possesseur du château ; à la suite de deuils familiaux très cruels, il décida d'entrer au séminaire en 1819. En 1820, il fit construire les trois chapelles. En 1822, il fut ordonné prêtre, puis peu de temps après il était vicaire général du diocèse de Paris. En 1828, il était nommé par le Roi, archevêque de Auch, puis en 1829, archevêque de Besançon, et enfin en 1830, il était cardinal.
Que de changements s'étaient opérés dans la vie du château : les fastueuses réceptions de Madame d'Enville avaient fait place à d'austères réunions de gens d'église. Pour pouvoir loger tous ces hôtes, l'abbé, duc de Rohan avait fait surélever d'un étage toute la façade du château. Il célébrait chaque jour, luxueusement dans la chapelle souterraine, le service religieux. Cependant, la Roche-Guyon était bien loin de Besançon, et c'est sans doute pour se consacrer tout entier à son apostolat dans son diocèse que le cardinal duc de Rohan vendit sa terre et son château de la Roche-Guyon à François de la Rochefoucauld le 31 juillet 1829.
Depuis cette date le domaine est resté dans le patrimoine de cette famille.


Retour des centres de Napoléon



En 1840 alors que le pouvoir hésitait encore entre la royauté et la république, c'est le souvenir de l'Empereur Napoléon Ier qui au soir du 11 décembre met le bourg en émoi. La flottille, commandée par le prince de Joinville qui ramenait les cendres de l'Empereur de Sainte-Hélène fait halte pour la nuit à la Roche-Guyon.
De tous les villages voisins, arrivent des hommes revêtus de leurs uniformes d'anciens de la Grande Armée ; chacun voulant une dernière fois, veiller son Empereur. Ils passeront la nuit sur le vaisseau la torche au poing. Au petit jour, de la rive ils regarderont s'éloigner le vaisseau avant de regagner leur village lourds du souvenir de celui qui fit la gloire de leurs jeunes années.
En 1850, le comte Georges de la Rochefoucauld fit don d'une maison qu'il possédait devant l'île aux Bœufs pour y recueillir six enfants convalescents sous les soins de deux religieuses.
En 1860 l'établissement fut agrandi et il put alors accueillir une centaine d'enfants.
Cet hôpital appartient aujourd'hui à l'Assistance Publique et il a gardé sa vocation première puisqu'on y soigne toujours des enfants.



La physionomie du village n'était alors guère différente de celle d'aujourd'hui.
Le toit de la mairie possédait un clocheton.
Les rues étaient pavées.
Sur la place du Pignon Blanc, s'élevaient de très anciennes maisons dont une portait la mention 1520.
La rive gauche de la Seine était à 2 minutes de marche du centre du village, puisqu'un pont enjambait le fleuve ; ce pont, d'ailleurs, était familier aux Guyonnais puisqu'en 1870 il fonctionnait déjà depuis 30 ans.
Le 18 août 1835, une ordonnance royale avait autorisé la construction d'un pont à péage, sur la Seine, à la Roche-Guyon.
Un pont suspendu, flexible, d'une seule portée de 190 m fut construit mais des vents trop violents en 1843, puis un fardier trop lourd en 1848, enfin une nouvelle tempête en 1876 montrèrent sa fragilité et la construction d'une pile médiane fut décidée.
Ce pont vécut jusqu'en 1914.
Il fut donc témoin d'un évènement en fait banal au bord de la Seine mais exceptionnel dans son ampleur : les crues de 1910.
Après la première guerre mondiale, le Conseil Municipal se préoccupa de nouveau de la construction d'un pont.
Dès 1930, le Conseil Général votait cette reconstruction.
Des 34 projets déposés l'on choisit un des plus audacieux. Le nouveau pont relierait les deux rives par un arc de 161 m de portée à 10 m au-dessus des plus basses eaux. En 1936, il était inauguré : c'était le pont à arche unique le plus long d'Europe.
Hélas, il devait peu servir puisqu'en 1940, aux premières heures de la guerre il fut détruit.
Aujourd'hui, il est encore question de la construction d'un pont, mais les perspectives d'avenir ne permettent pas de lui donner une vocation seulement utilitaire.
Dans notre civilisation où il faut aller toujours plus vite, il devra aider les citadins à gagner plus rapidement leurs lieux de loisirs ; puisse-t-il amener à la Roche beaucoup de gens curieux de voir et de savoir comment notre village a vécu, comment il s'est formé à travers un passé que nous avons tenté de faire revivre devant vous.

La Roche au cours des 11 siècles de son histoire, connut
La gloire mais aussi le malheur
Des périodes de paix prospère mais aussi des drames sanglants,
"Mais, de même que chacun de nous bâtit son avenir à partir de son passé, c'est riche de son histoire exceptionnelle, que les enfants ont fait revivre devant vous, que LA ROCHE-GUYON se tourne résolument vers l'avenir".




Texte : A. QUENNEVILLE

Costumes : Mmes F. COMPAGNON et A.M. QUENNEVILLE avec la collaboration des Dames du village et de Educatrices de la Maison d'Enfants