VISITE AU CHÂTEAU DE LA ROCHE-GUYON

Après avoir gravi les degrés de l'escalier de la cour d'honneur, traversé le grand vestibule et monté au premier étage, nous entrons dans la salle des Gardes (voir la planche 7), magnifique galerie enrichie des portraits des ducs et duchesses de La Roche-Guyon et de La Rochefoucauld depuis leur origine jusqu'à nos jours ; parmi ces peintures, dont plusieurs sont très remarquables, existe un chef-d'œuvre de Greuze représentant deux frères de La Rochefoucauld encore enfants ; entre les cadres sont appendus des trophées d'armes du XIe au XVIe siècle. A l'extrémité de cette galerie est déposé sur un meuble le registre du château destiné à recevoir les signatures des visiteurs, et dont nous mentionnerons les suivantes :

Henry et Louise, 18 juin 1830 : ces deux signatures sont celles de M. le duc de Bordeaux et de la princesse sa sœur; de Salvandy, Victor Hugo, Clermont-Tonnerre, Alvar de Torcy, Lamartine, Héricart de Thury, Fratin, sculpteur; duchesse de Trévise, Montesquiou-Fezensac, Mme Pictet de la Rive-Necker, Ch. Nodier, Prince Gagarine, comte Le Rancher, M. Boreel, M. de Falloux de la Bouillerie, Anatole de Montesquiou, Moline de Saint-Yon, Selim (1), etc., etc.

En quittant cette galerie, nous traversons la salle de billard, puis un petit salon obscur qui conduit à une chambre à coucher style Louis XV, et nous entrons dans le grand salon (voir la planche 8), digne du château de Versailles, et dont les panneaux sont décorés de quatre magnifiques tapisseries des Gobelins, retraçant l'histoire d'Esther. Ces belles compositions ont été peintes à Rome par Detroy ; Audran a exécuté la toilette et le couronnement d'Esther, Cozette l'arrestation d'Aman et le triomphe de Mardoché.

Du grand salon nous passons à la bibliothèque, qui compte environ dix mille volumes richement reliés, et de précieux manuscrits sur parchemin, dont les têtes de chapitres sont ornées de miniatures et de lettres en or, rehaussées de couleurs. Un manuscrit fort curieux du XVe siècle, contenant un abrégé de l'histoire universelle et s'arrêtant à Charles VI, a été découvert il y a quelques années derrière une boiserie. Auprès d'une magnifique table de Boule, qui a appartenu à Louvois, est un travail digne de remarque : c'est le plan en relief du château de La Roche-Guyon, parfaitement exécuté en liège par M. Alexandre, notaire, et régisseur du château.

En sortant de la bibliothèque, sous laquelle est situé le théâtre, un escalier nous conduit, au deuxième étage, à la chambre de Henri IV (voir la planche 10), où l'on a conservé avec tout le respect dû à la mémoire de ce souverain l'appartement qu'il occupait ; un lit, recouvert en satin jaune damassé, entouré de rideaux en velours de diverses couleurs, quelques fauteuils, un bahut, une garniture de cheminée et un miroir vénitien composent l'ameublement de cette pièce.

Nous nous dirigeons vers les chapelles en passant devant une espèce de niche ou l`on a rassemblé les fragments d'un mausolée du XVe siècle (voir la planche 16).

La chapelle est taillée dans le roc, à la hauteur des toits du château. Elle est divisée en trois parties, qui communiquent ensemble. Au fond de la première, dite des tombeaux, est un autel décoré d'un seul tableau, représentant le Sacré-Cœur de Jésus ; à gauche est la porte qui ferme l'entrée du caveau mortuaire. Cette sépulture est taillée dans le roc brut, comme le réservoir (voir la planche 12) ; elle renferme les corps de dame Marie-Blanche-Françoise de La Rochefoucauld, marquise de Montault, morte à Paris le 17 novembre 1848, âgée de près de 41 ans, et celui de M. le duc François de La Rochefoucauld, son père, mort à Paris le 19 novembre de la même année, c'est-à-dire deux jours après, à l'âge de 83 ans. Les cercueils sont en chêne uni, de forme carrée; ils sont posés sur des barreaux de fer scellés à leurs extrémités à des pierres de taille, et sont élevés de 70 centimètres environ au-dessus du sol ; une inscription gravée sur une plaque en métal est fixée au couvercle. La deuxième partie est affectée au service divin. Cette antique chapelle jouissait de temps immémorial du droit fort rare d'y conserver le Saint-Sacrement. Des bas-reliefs représentant la vie de sainte Pience et la sépulture de saint Nicaise, qui furent martyrisés auprès de Gasny en évangélisant le pays, couvrent les parois du rocher (voir la planche 9). Mais la troisième est sans contredit la plus imposante. On n'y remarque ni tableaux ni sculptures; seulement, sur l'autel s'élève une grande croix de bois, sur laquelle est jeté un linceul ensanglanté (voir la planche 9). Cette image de la mort du Christ produit une émotion impossible a décrire ! Dans ce lieu solitaire où le silence n'est interrompu que par le chant d'un oiseau passager et par le bruit sourd et monotone de la chute d'eau dans le réservoir (voir la planche 12), l'âme s'élève en paix vers Dieu, et, dans le recueillement le plus profond, lui adresse de ferventes prières.

Nous quittons les chapelles, et nous nous trouvons dans le parc, auprès du réservoir (voir la planche 11) ; puis, suivant de larges allées en forme de labyrinthe qui nous conduisent à de charmants reposoirs taillés dans le roc et dont les parois sont garnies d'une nombreuse variété de coquillages (voir la planche 11), nous arrivons à la porte de l'antique forteresse (voir la planche 13), et après avoir suivi la double ceinture de murailles, nous nous trouvons sur le point le plus élevé, où est situé le donjon (voir la planche 13).

Du haut de cette tour mutilée on jouit d`un coup d'œil ravissant : la Seine se déroule à perte de vue comme un serpent d'argent entouré de prairies, de vignobles et de forêts ; à gauche, nous apercevons les villages de Haute-lsle, Chantemesle, Moisson, Vétheuil, Lavacourt et Saint-Martin-la-Garenne (voir la planche 17); en face et vis-à-vis du château, le potager, contenant huit arpents, s'étend jusqu'au bord de la Seine ; de l'autre côté du pont (rive gauche), La Vacherie, ancienne maison de péage, qui, après avoir reçu dans ses murs de nobles hôtes, est aujourd'hui la demeure d'un fermier ; pendant ces dernières années, son toit abritait une honnête famille de pêcheurs du lieu, et, sous les fenêtres de l'appartement où jadis la jolie marquise de Guercheville venait chercher un refuge contre les entreprises amoureuses du bon Henry, on lisait l`inscription suivante : Lacroix, Marchand de vins, pêcheur ; à l'extrémité de la forêt, les villages et hameaux de Mousseaux, Sadrancourt, Méricourt, Rolleboise, Guernes, la ferme de Flicourt et le moulin de Follainville ; enfin, à droite, Clachalosse, Freneuse et Bonnières (voir la planche 18), complètent ce magnifique panorama, l'un des plus beaux qui se puissent imaginer.

En sortant du château, allons visiter l'église du bourg, bâtie en 1404 (voir planche 14 et planche 15) ; elle possède de saintes reliques, renfermées dans plusieurs châsses, le tombeau de François de Silly, duc de La Roche-Guyon, mort en 1627 (voir la planche 16},et plusieurs tables de marbre noir, contenant des inscriptions funéraires des familles de La Rochefoucauld, de Rohan-Chabot. de Montmorency et de Gontaut-Biron.

De La Roche-Guyon à Haute-Isle, la distance est d'environ deux kilomètres par la route de Vétheuil (voir la planche 19). Ce petit village, bâti en amphithéâtre, produit un effet très pittoresque ; l'église est creusée dans le roc, ainsi que la plupart des habitations, et le clocher, en forme de guérite, sort à travers la montagne (voir la planche 20). De la maison du célèbre Boileau, il ne reste plus que la chambre à coucher, où il composa différents ouvrages, notamment la sixième épître, où il dépeint ainsi le village de Haute-Isle :

Dans l'intérieur de cette église, on remarque une très belle boiserie sculptée, provenant d'un don fait par M. Dongois, greffier en chef du parlement de Paris et neveu de Boileau. Elle représente à droite saint Martin coupant son manteau, et, à gauche, saint Louis revêtu de son armure.

Auguste BRY